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29/03/2008

Lanceurs d’alerte

Le festival touche à sa fin, bientôt les projecteurs s’éteindront sur les dernières images et nous attendrons impatiemment le verdict du jury. Les boulimiques se rabattront sur la vidéothèque dans l’espoir de voir un dernier sujet, mais on sent bien que ce soir, après le palmarès et la fête, la parenthèse va se refermer inéluctablement jusqu’à l’année prochaine.

Que pouvons-nous en retenir, là, tout de suite, à chaud ? Tout d’abord, bien sûr, ce que procure l’expérience unique d’un festival solidement calé sur son axe, celui de l’information qui révèle, donne à voir et à comprendre, sans concession ni vain calcul. Cela donne ce bombardement d’images intenses, ces grandes baffes dans la gueule à longueur de journées, cette accumulation de sujets d’indignation, d’horreur, de révolte et même de rage.

Chapeau donc au public de plus en plus nombreux qui participe, questionne, interpelle les réalisateurs. Ils sont là pour ça, manifestement ravis de ce contact avec « les gens » qu’ils ne voient jamais. Chapeau aussi aux jeunes lycéens et étudiants venus en très grand nombre et repartis bien vite, sans qu’on ait eu le temps hélas de partager l’expérience avec eux.

Pour en revenir aux reporters, aux réalisateurs, on voit bien que c’est pour eux une rare occasion d’être réunis, d’échanger, de discuter entre eux. Ce qui frappe aussi c’est qu’ils ont tous l’air grave et il y a de quoi : ils ne sont pas spécialement porteurs de bonnes nouvelles. Attention, ils ne sont pas sinistres ! Ils savent rire et se déchaînent parfois, un peu comme des internes dans une salle de garde. Mais ce sont avant tout des « lanceurs d’alerte », comme s’est définie elle-même Marie-Monique Robin à l’issue de la projection du « Monde selon Monsanto ». Ils nous racontent ce monde qui va mal, même si tout ne va pas mal dans le monde. Pour preuve, entre autres, le documentaire de Frédéric Soltan et Dominique Rabotteau, « Mumbaï, le rêve de la démesure », qui nous décrit magnifiquement une Inde affrontant sereinement l’immense défi de son développement.

Le plus frappant de ce vaste tour du monde, c’est l’extraordinaire humanité qui se dégage de l’ensemble des documents sélectionnés dans les différentes sections du Figra. Chaque reporter, chaque réalisateur, ou réalisatrice, nous raconte une histoire d’hommes et de femmes avec une proximité, un regard qui pourraient être les nôtres. C’est là tout leur talent de savoir nous faire partager, mine de rien, leur passion et leur curiosité.

Alain Bosc

Femme kabyle

C’est un prix spécial du jury mérité. Mais "Le Voyage de Nadia" d’abord un film personnel. Et c’est tant mieux, parce qu’il n’y avait qu’elle à pouvoir montrer cette réalité-là. Nadia Zaoui est revenue dans son village de Kabylie, 18 ans après son départ, 18 ans après son mariage forcé avec un Algérien du Québec. Douze ans après son divorce, cette Kabyle devenue libre est venue voir ce que les femmes de son village sont devenues. Peu de choses ont changé : elles n’ont toujours pas le droit de sortir seules, à cause du qu’en-dira-t-on, des « gens ». « Les gens, toujours les gens, toi qui a vécu dix ans en France, qui admirait leur mentalité, tu es redevenu un kabyle féroce, jaloux », reproche sa meilleure amie à son mari.




Nadia Zaoui montre les femmes âgées, qui dix ans après la mort de celui qui les battaient, gardent encore la peur malgré elles. Elle montre les jeunes, qui vont à l’université et qui malgré cette liberté acquise doivent redevenir des femmes emmurées pendant les vacances d’été. Elle ose aller seule au marché du village, avec ses cousines, pour vérifier le regard et les obscénités des hommes à leurs oreilles.

Elle parle de son histoire, de sa révolte, enfant, de ses rêves qui la faisaient tenir. Et surtout, des traditions qu’elle garde encore en elle. Et des hommes, qui sont eux aussi prisonniers du qu’en-dira-t-on, qui gardent leurs femmes chez eux alors qu’elles ne le veulent pas.

C’est dur, triste, mais il y a un espoir : celles qui partent à l’université font peu à peu bouger les choses. La vétérinaire, qui doit porter les cheveux courts et renoncer sans doute à se marier, mais qui sait rire aux éclats. Des épouses qui découvrent d’autres modèles de vie en regardant la télévision.

C’est dur, triste, mais ça change notre vision du monde : elles ne sont pas voilées, ce n’est pas l’islam le coupable, celui qui a aidé Nadia à tenir pendant toutes ces années. C’est le poids de la tradition. Mais les femmes qui parlent devant la caméra se libèrent. Et Nadia a vérifié, aussi, que la révolte et l’envie de vivre pleinement sont toujours présentes, malgré tous les carcans.

Anne-Gaëlle Besse

Voir autrement

Georges Marque-Bouaret avoue qu’il a longtemps hésité à mettre « Malika, de la nuit à la vie » dans la compétition : mais le faire figurer dans la section « autrement vu » est un joli clin d’œil pour cette histoire d’une ingénieure devenue aveugle à 24 ans et qui, treize ans plus tard, monte sa propre entreprise de coaching. Bien sûr, c’est un autre regard sur le handicap : mais c’est surtout un message universel sur les épreuves qui rendent meilleur et plus fort.

« Finir ce festival par un tel message d’espoir, ça fait vraiment du bien ». La salle Molière 1 était particulièrement émue après la projection, et la première intervention du public au micro a été un grand merci pour la réalisatrice Mireille d’Allancé et son héroïne, Malika. Et puis les questions ont fusé sur leur rencontre, leur relation, la genèse du projet. Car les deux femmes sont amies et leur complicité apparaît dans toutes ces scènes du quotidien de Malika, qui a assisté à la projection. « C’est douze ans de ma vie en cinquante-deux minutes. Je trouve que Mireille a fait un travail extraordinaire ».

« Je fais toujours des sujets sur l’espoir », explique la réalisatrice. Elle a mis un an à construire le projet dans l’atelier d’écriture du CRAAV (centre régional de ressources audiovisuelles). «Quand vous vous attaquez à une personne, c’est comme une montagne avec de la végétation autour, on ne sait pas où se trouve la porte d’entrée. La vie nous a offert un fil conducteur : pendant qu’on écrivait, elle a mis en place ce projet de devenir coach. » Les rencontres avec les conseillers de la région Nord-Pas de Calais qui l’aident à monter l’entreprise rythment le film, et permettent ainsi de montrer ses nombreux amis, son habileté à se maquiller, sa foi et ses premières séances comme coach auprès de jeunes malvoyants. Aujourd’hui, elle a beaucoup de propositions pour faire des formations. Et l’immense sourire devant ce documentaire sur elle montre qu’on peut tout surmonter, même le handicap, même le monde de l’entreprise.

Anne-Gaëlle Besse